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Blog étudiant en médecine, externe, interne , carabin

Madame L.

Je repensais à Madame L aujourd'hui. Une patiente qui m'avait marqué lors de mon stage en gastro. Je réalisais tristement que si on se fiait aux statistiques madame L ne devait probablement plus être de ce monde.

Elle et sa voisine de chambre était les deux chouchoutes de notre aile. Elles passaient de longues heures à converser et associer leurs compétences respectives pour résoudre mots croisés et sudoku compliqués. 2 petits bouts de femme de 80 printemps venant pour une atteinte organique similaire. Madame D. avait juste eu un peu plus de chance à la loterie. Elle allait bientôt pouvoir quitter les murs de l'hôpital et reprendre le cours paisible de son existence. Elle allait tout simplement de nouveau vivre laissant Madame L. seule face à son cancer. Survivre.

Madame L. était du genre coquette. Même si elle approchait dangereusement de cette frontière qui sépare la vie de la survie elle choisissait avec soin sa tenue, se parfumait, laquait ses cheveux épais et blancs. Je ne pouvais retenir un sourire quand je constatais que ses ongles de pieds étaient couvert de vernis. Malgré tous ses efforts pour dissimuler la maladie, certains signes la trahissaient. Ses yeux cernés, ses joues creusées et les os saillants qui dessinaient les courbes de sa silhouette indiquaient un état de dénutrition avancé. Les griffures et autres séquelles du prurit nocturne maculaient les draps bleus de fines goutelettes de sang. Enfin, toute personne rencontrant Madame L était frappée immédiatement par la teinte jaunâtre de son visage, malgré la couche épaisse de fond de teint.

 Je n'étais dans le service que depuis quelques semaines et mes connaissances en gastro étaient limitées, pourtant je savais très bien ce que j'allais écrire dans la partie hypothèses diagnostiques de mon observation. Une équation presque trop facile avec un résultat ni totalement vrai, ni totalement faux. Après le temps nécessaire afin que le cerveau rassemble et relie entre eux les différents signes cliniques, le médecin se retrouve malgré lui dans une position délicate. En quittant la chambre de Madame L., nous savions tous. Sauf elle.

Nous ne pouvons pourtant rien lui dire avant d'avoir la confirmation diagnostique apportée par les différentes investigations. L'annonce se fera lors d'une consultation dédiée. Tout étudiant passant les ENCs ( dans 8 semaines maintenant ) sait ceci. Il a appris à recracher les mots clés tel que : face à face, attitude d'empathie et d'écoute, langage adapté, lieu fermé, certitude diagnostique et bla bla bla.

Sauf qu'entre la formulation de notre hypothèse et la réponse de l'anatomopathologiste, nous devons faire preuve de subilité et nous livrer à un exercice difficile lors de nos entretiens avec Madame L. Je déteste ces confrontations gênantes. Il faut jongler avec les termes médicaux, garder une expression faciale neutre, ne pas inquiéter ni ne faire espérer. Notre objectif n'étant pas de lui dissimuler la réalité mais de la protéger jusqu'à ce qu'il n'y ait plus l'ombre d'un doute sur sa maladie.

Finalement ce qui importait pour Madame L, ce n'était pas vraiment le nom de sa sournoise maladie mais la possibilité de retrouver son apparence dantan afin d'éviter les multiples questions indiscrètes et retrouver un peu d'estime d'elle même.

Après avoir biopsié la lésion suspecte, elle fut exhaucée par la CPRE (cholangiopancréatographie rétrograde endoscopique). Terme assez barbare signifiant qu'on utilise un endoscope ( tuyau souple muni d'une caméra) introduit dans la bouche pour aller jusqu'au niveau du duodénum. L'endoscopiste habile repère ensuite la papille (abouchement de la voie biliaire dans le duodénum), se glisse alors dans la voie biliaire et y dispose une prothèse (pour l'élargir). La magie opère et un liquide verdâtre, épais et purrulent s'écoule dans le duodénum. Madame L retrouverait bientôt son joli teint blanchâtre.

Elle rentra chez elle, laissant dans le service un vide difficile à combler.

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