Blog étudiant en médecine, externe, interne , carabin
Juste parce qu'en ce moment, j'ai besoin de m'en rappeler et de me répéter inlassablement pourquoi je fais tout ça.
Cela faisait déjà 5 ans que j'étais dans le cursus médical et je n'avais toujours aucune idée concernant ma spécialité (ou pas d'ailleurs) future. Ce choix me paraissait suffisamment lointain pour que je m'en préoccupe vraiment. Je laissais couler en me disant qu'avec les stages, les bouquins, je trouverai bien un domaine qui me plairait. J'attendais une révélation, une certitude, quelque chose qui me passionne et qui jamais ne m'ennuierait. Je trouvais un intérêt à beaucoup d'entre elles mais pas plus chez l'une que chez l'autre. C'était pas assez pour s'y investir totalement et y consacrer toute une vie. Il fallait que ça soulève des vagues puissantes de frissons. L'aboutissement de ces douloureuses années devait être parfait. Par contre, je savais très bien ce que je ne ferai pas : ophtalmo, ORL, chirugien en fait, néphrologue, psychiatre, dermato, pédiatre, gynéco.
Je me reposais donc souvent cette question pour rendre l'avenir un peu moins flou : " Pourquoi j'ai fait médecine ? " Le besoin de guérir? Soulager? Soigner? Le contact avec les gens? Sauver des vies? L'héroisme? Le sentiment de puissance? Passion? Sentiment d'utilité à la société?
Je ne trouvais pas de réponse. Un mélange de tout sûrement. Je ne faisais pas partie de ces gens qui avaient ça dans les tripes et qui clamaient haut et fort dès 8 ans qu'ils deviendraient médecin. Je me suis décidée sur le tard bien que petite déjà j'aimais mettre des pansements sur des plaies, soigner les bobos de mon frère quand il tombait, disséquer les mulots, prodiguer des soins locaux à des animaux blessés et dès la primaire je suivais Urgences avec assiduité.
En première j'ai eu soudain l'envie de devenir médecin urgentiste au samu. Ca m'est venu comme ça, sans raison. C'était comme une évidence. Je voulais appartenir au monde des blouses blanches, des ambulances, des hélicos et des lumières bleues. Courir vers des corps inertes sur le bitume et les ramener à la vie presque miraculeusement à coup d'injections et de ventilation artificielle. Les gardes aux urgences ont brisé cette envie. La vie d'un urgentiste n'est pas si fantastique en fin de compte. Il doit garder son calme face à tous les motifs d'admission plus ridicules les uns que les autres, escalader les brancards et traiter les décompensations cardiaques à coup de "bricanyl atrovent " et "lasilix". Un tableau bien différent de celui que j'avais imaginé. Je savais donc dès la 4 ème année que je ne serai pas urgentiste.
Ma vocation disparue, j'ai attendu, angoissée par l'incertitude, laissant défiler les stages un par un, pour me rendre compte qu'aucune spécialité ne me semblait mieux qu'une autre et qu'il allait falloir sérieusement que je me décide. Mais au fond, cet état me rassurait. Le concours (ENC) déciderait pour moi, ainsi je ne serai pas déçue.
Il y a eu finalement ce déclic. Une sorte de lumière blanche qui m'a éclaté les yeux. Une explosion. Un éclair qui m'a traversé sans prévenir. Une vibration qui remonte le long du dos. Une image nette et rassurante. Un peu grâce à lui. Plus qu'un peu même.
C'était aux urgences, pendant une garde pesante et bien remplie. Je crois que c'était la première de ma 5ème année. Ca faisait un moment que je n'avais pas mis les pieds dans cette salle aux odeurs fétides jonchée de divers brancards qui s'entassaient. J'étais avec ma coexterne (Co') au circuit long et l'après midi passait au ralenti.
Il est apparu vers 18h, heure de la relève, imposant, avec cette espèce d'arrogance dans le regard. Il y avait une lueur qu'on pouvait pas bien saisir. Un truc spécial et différent. On ne pouvait rien faire face à ce genre de lueur. Malgré ça, je suis restée mutique, cachée derrière les écrans lumineux, tapant mes observ' lentement. Je n'avais aucune envie de me confronter à son probable mépris.
Co' a osé aller vers lui sans aucune retenue. La fatigue de la garde aidant, elle lui a demandé si "Là elle le faisait rêver" en lui balançant son précieux trophée (papier avec les traitements d'un patient) devant ses mains qui s'agitaient sur le clavier. Il lui a jeté un regard plein de dédain et a employé un ton cynique, brisant son entrain. "Tu m'aurais fait rêvé si tu avais fait : ça, ça, ça et ça". Co est repartie, la mine déconfite et s'est fait discrète le restant de la garde.
Tard dans la nuit, nous nous sommes réfugiées Co et moi dans les escaliers déserts de l'hôpital. Epuisées, nous rigolions nerveusement. Les bulles du traditionnel coca explosaient sur nos papilles. Nous refaisions la garde et nous parlions de lui. De son orgueil, de sa méchanceté et de sa beauté qui nous crevait les yeux. Nous avions peur de lui mais il avait quelque chose de fascinant et mystérieux.
Nous l'avions complètement oublié, jusqu'à mon tout premier jour dans le service d'hépato-gastro. Ce nouveau stage me faisait peur et la matière me semblait ennuyeuse, dépourvue d'intérêt se résumant à : "alcooliques, vomis, caca" ( je suis une fille qui n'a pas du tout d'à priori...)
Il est apparu dans ce couloir avec son air méchant. Surprise de le retrouver là, j'ai fait part à Co' de mes inquiétudes quand à sa présence dans le service. Stressée et soucieuse de bien faire, je ne voulais pas d'un mec méprisant comme interne.
Pourtant ce matin là, il s'est montré sous un autre jour. Très imposant, mais il était gentil, patient et plutôt pédagogue. Il nous a appris quelques rudiments et montré comment palper un abdomen. En une matinée, j'avais appris plus que ce que j'avais pu apprendre en 3 mois dans certains stages. J'observais ses mains qui se baladaient sur les ventres douloureux avec douceur et précision, me demandant si c'était bien la même personne que celle odieuse que nous avions eu aux urgences. Moralité, il ne faut pas se fier aux premières impressions.
Finalement il était sympa, humain et très impliqué. En fait, c'était le modèle type du médecin que j'avais toujours voulu être.
L'autre interne (J) est revenu et l'a remplacé. Un interne très dynamique et soucieux des détails. Seule ombre au tableau, un égo surdimensionné. Cela dit, il pouvait presque se le permettre. Il était plus que calé quand il s'agissait d'hépato-gastro mais aussi dans à peu près n'importe quel domaine. Il prenait beaucoup de temps pour nous. Il était dur, exigent mais juste. Je l'aimais bien.
Et puis mon corps a commencé à déconner et à me lâcher. Un long mois insupportable. J'étais dans une autre aile avec une autre interne. Je l'aimais pas. C'était son premier semestre et elle avait pourtant besoin de toute notre indulgence. Les visites devenaient interminables et elle nous confiait le travail que personne ne voulait faire. Je continuais à aller en stage, fébrile, terrassée par la fatigue et d'humeur excécrable. Abbatue, je subissais les visites et je faisais des efforts conséquents pour ne pas m'écrouler dans les couloirs.
Pendant cette période, j'ai songé à des instants à tout balancer.
C'est là qu'il a joué un rôle. M. est revenu faire les visites avec nous. J'y ai repris goût et chaque jour je trouvais un peu plus d'intérêt à la gastro. Les patients l'adorait. Il prenait le temps et leur expliquait tout sur des petits schémas. Je travaillais beaucoup les aprêms pour ne pas paraître idiote les matins à la visite. Je m'appliquais, devenais plus consciencieuse et je voulais que mes observations soient les plus jolies.
Il y a eu cette matinée, qui m'a marquée. Depuis je pense à J. quand j'écris mes observ'. J. était à l'endoscopie ce matin là et nous avait confié pour mission de faire les entrées. J'avais pris celle d'une petite mamie adorable qui venait pour bilan d'ictère. Un ictère apyrétique, nu, permanent chez une patiente âgée de 80 ans n'évoque rien de bon. ( à entendre par là : Cancer du pancréas ). Je rédige mon observ' et vait faire mon rapport à J. qui a balayé d'une seule phrase toute trace de fierté me concernant. Je pensais pourtant avoir fait une belle observ' avant qu'il m'ait dit ceci " Non mais, là je regarde ton observ' et d'emblé ça va pas du tout!" Je le regardais assez perplexe. Et c'est ce jour là que j'ai compris qu'on mettait jamais l'histoire de la maladie avant les antécédents et le traitement du patient, ce qui maintenant me semble complètement logique. Mais on m'avait jamais appris à faire autrement.
J'ai aussi compris l'intérêt des mots de synthèse dans les dossiers. Il n'y a qu'en gastro que j'ai vu faire ça. Pourtant c'est plus qu'utile. En 3 phrases on sait où on en est et ce qu'a précisemment le patient.
Ce stage m'a donc appris la rigueur, l'exigence et les bases de la relation médecin-malade. La gastro est une spécialité riche et variée. J'aimais aller voir les endoscopies et les CPREs. Ces semaines ont été les plus agréables de toutes mes études de médecine même si on sortait à pas d'heure. Alors j'ai commencé à songer à faire gastro. Je regardais M. faire avec les patients et j'apprenais. Il m'a donné l'envie et l'ambition. On peut pas oublier la personne qui nous a donné un truc si précieux.
Maintenant que je sais ce que je veux faire, le problème c'est que je suis pas certaine de pouvoir le faire. On verra... En attendant je dois travailler pour briller aux ENCs.